Distance : 1018 km
Dénivelé : 8900 m
Temps : 51 h 20
Classement : 6e solo
Objectif : Course de préparation pour la Race Across France 2500km
Temps de sommeil : 3 heures et 2 micro-siestes de 5 min
Météo : Ensoleillée (entre 1 et 25 degrés)

Derrière une course de 1 000 kilomètres, il y a bien plus qu'un compteur qui défile. Il y a des centaines de décisions, des moments de doute, des ajustements permanents, des choix parfois anodins qui peuvent tout changer quelques heures plus tard.
Dans ce document, je vous emmène au cœur de ma Race Across Paris 2026. Vous découvrirez comment j'ai préparé cette épreuve, les stratégies que j'ai mises en place, les difficultés rencontrées, mais surtout la manière dont j'ai cherché à rester lucide et maître de mes décisions malgré la fatigue, le manque de sommeil et les imprévus.
L'objectif n'est pas simplement de raconter une course. C'est de partager ce qui se passe réellement dans la tête d'un ultra-cycliste pendant près de deux jours d'effort, d'expliquer les mécanismes physiques et mentaux qui entrent en jeu, et de transmettre les enseignements que chacun peut appliquer, que ce soit en ultra-distance, dans le sport ou face à n'importe quel projet ambitieux.
Cette année je suis de retour sur la Race across Paris, comme depuis 2023 mais j’ai décidé de partir sur le 1000 km pour valider une nouvelle étape : programmer une course que j’estime pouvoir réaliser en 48 heures. Ce temps me semble à ma portée et pourrait me permettre d’entrer dans un solide top 5. Cette course est un tremplin pour la race across France 2500 km et j’ai envie de partir avec l’esprit léger et vivre une course pleine, dans le plaisir.
Par rapport au 1000 km de 2024 j’ai changé de vélo : j’ai opté pour le Lapierre Pulsium (déjà utilisé sur la RAF en 2025). Mon principal changement concerne mon système d’éclairage : une lampe Klite avec moyeux dynamo, qui me permet d’avoir 1300 lumens la nuit. Visuellement, cela offre un grand faisceau sur 20 / 30 m. L’an dernier, j’avais une lampe de 1400 lumens maximum que je réglais pour avoir 400 lumens environ pour conserver un maximum d’autonomie.
La météo s’annonce très clémente avec 18 à 20 degrés la journée et grand soleil. En revanche les nuits s’annoncent froides avec un petit 2 ou 3 degrés.
Je suis relativement détendu au départ car je connais mon plan :
- Ravitaillement
- Temps de repos
- Gestion d’effort
- Temps de passage pour viser moins de 48 heures
Le départ
Il est 20 h 05 il fait 18 degrés. Cette fin de journée est agréable, je suis très heureux de reprendre le départ de cette course, je me sens prêt. Je mets le cap sur Paris, première difficulté de cette course : profiter de ce moment unique tout en restant vigilant. Heureusement nous démarrons par Paris et nous sommes tous frais mentalement et physiquement.

Dès le départ je suis dans mon rythme, mon corps est prêt et je régule l’effort avec ma fréquence cardiaque, autour de 130 / 140 bpm, une zone que je connais bien. Coucher de soleil puis entrée rapide en région parisienne après environ 2 h de route. C’est dense mais je reste calme et concentré sur la route à suivre. Passage rue Lepic, Montmartre, Tour Eiffel puis direction Versailles avant de retrouver les petites routes de campagne.

Vers minuit la température chute sous les 10 degrés. Je suis habillé légèrement (maillot + coupe-vent), alors je m’arrête pour me couvrir davantage : veste coupe-vent et gants. Pendant cet arrêt j’aperçois une lampe au loin, puis une dizaine de minute plus tard, une fusée me double : Nicolas châtelet futur vainqueur de l’épreuve.
Je sais que la nuit est un moment où la patience est mise à rude épreuve. Jusqu’à 2 h du matin tout se passe bien malgré un manque d’appétit pour mes mini sandwichs jambon - emmental. Mon énergie vacille pendant la nuit avec des passages plus compliqués entre 2 h et 5 h du matin. Plusieurs coureurs me doublent, et j’échange quelques mots avec eux : « objectif 42h », « objectif 45 h », « premier ultra ». Beaucoup ont de belles ambitions cette année. Je traverse plusieurs phases de somnolence où je dois me relancer : Respiration forte et forcée, je me tape les cuisses, mouvements d’épaules, dialogue interne adapté. Je n’utilise pas toujours de la musique, je l’associe parfois à du « bruit » et j’ai du mal à me concentrer sur mes ressentis et mes besoins immédiats. Je m’alimente tant bien que mal avec des bonbons, compotes et barres. J’attends avec impatience le lever du jour.
Premier lever de soleil
Il est 6 h lorsque j’approche de Pont-l’Evêque (km 280) : la température chute brutalement, 1 degré affiché sur mon compteur, ressenti -10. Je tremble de partout. Je m’arrête pour ajouter un sous casque et des gants plus épais.
Arrêt à Pont-l’Evêque dans une boulangerie : 4 pains auchocolat, jus d’orange et c’est reparti. Je passe Deauville puis Honfleur, bien content d’avoir déjà effectué cette partie, avec le sentiment que le plan se déroule comme prévu. J’ai l’impression de progresser petit à petit vers la ligne d’arrivée et de cocher les étapes.
Acceptation des imprévus et retours aux fondamentaux
Je me dirige vers l’est face à un vent défavorable qui me coûte de l’énergie car j’essaye de maintenir une vitesse cohérente avec mon objectif du jour. L’approche de Rouen se fait par une succession de bosses courtes et raides. Une fois au sommet de ces bosses et sur le plateau le vent ralentit fortement la progression. A 13 h, la fatigue s’installe. Des pensées parasites apparaissent : « j’avance pas », je me sens frustré et vidé, j’ai des difficultés à lâcher prise et à me dire que je ne peux rien face au vent. Il commence à m’user car j’essaye de rouler contre lui pour rentrer coûte que coûte dans mon plan, comme si j’avais la possibilité de rouler à la même vitesse que prévu initialement, sans gestion des imprévus. Je me déconcentre et je commence à recalculer mon plan de route et comprends que la base de vie sera atteinte vers 21 h - 22 h au lieu de 19 h 30. Je prends un coup au moral mais je m’efforce de rester centré, grâce à quelques respirations profondes. Je décide de m’arrêter quelques minutes dans une épicerie pour manger des fruits, faire quelques pas et couper mon effort pour repartir du bon pied.
« On ne peut pas résoudre un problème avec le même mode de pensée que celui qui l'a créé».
J’ai besoin d’une alimentation plus alcaline et simple à digérer. Je repars avec des bananes, des raisins, des gâteaux, et du jus de fruits. A 14 h les signes de somnolence reviennent. Cette fois, je sens que j’ai besoin de fermer les yeux quelques minutes car la fatigue est intense, je manque de force pour me relancer comme cette nuit. Je décide de m’arrêter et de m’allonger : 6 min d’arrêt. J’ai une intention claire : une sieste de 5 min qui me fera gagner 1 h 30 de sommeil. Je m’endors instantanément. Mon alarme me réveille net. Je me tape les cuisses et le torse avec un dialogue interne positif : « allez ! Dans 7 ou 8 h je suis à la base de vie ! ». Je retrouve soudain de l’énergie. Aucun coup de barre ensuite jusqu’à la base de vie où j’arriverai avec lucidité et énergie. Je réalise une nouvelle fois qu'il vaut souvent mieux accepter de perdre 5 minutes volontairement que subir une heure (ou plus !) de baisse de vigilance.
Je me recentre sur ce que je maîtrise : manger, respirer, pédaler, rester simple. Je pense à mon arrivée à Chantilly et surtout à l’endroit où j’ai prévu de dormir situé à 70 km après la base de vie. Je retrouve de la clarté dans mes objectifs même avec un petit temps de décalage. Je rattrape plusieurs coureurs qui partagent tous le même constat : « C’était dur aujourd’hui ».
Il est 21 h 15, j’arrive sur la base de vie, je suis accueilli par des bénévoles et je leur fais part de mon ressenti. J’enlève mes lunettes : « oh les yeux ! ». Ils sont rouges et fatigués, le vent n’a pas aidé. Je file manger : pâtes, poulet, œufs durs, soupe, fruits, jus de raisin, St Yorre. Dans ma tête : 70 km = 3 heures, je repars de la base de vie à 22 h 30, l’esprit léger : je serai bientôt douché et couché !
Seconde boucle
Départ de la seconde boucle, passage urbain en direction duNord. Je n’ai pas dormi depuis 40 heures, seulement une sieste de 5 min visiblement très efficace ! Je fais 30km à 25km/h de moyenne et j’entre dans la nuit noire. Un léger vent de face est toujours présent. Je continue de m’alimenter et commence à retrouver de l’appétit. KM 50 je suis à 20 km du logement que j’ai réservé, il est environ 1h du matin et les somnolences reprennent. Cette fois-ci je ressens une fatigue très intense et je me surprends à piquer du nez et à « observer » des phases où je passe en mode robot, sans aucune pensée, comme si j’entrais dans un tunnel de quelques secondes coupé de tout. Je dois m’arrêter car j’ai le sentiment de me mettre en danger. Je refais alors la même sieste qu’à 14 heures et je repars avec un léger regain d’énergie, suffisant pour la distance restante. J’avais repéré sur le tracé une interminable ligne droite avant d’arriver au logement à Beuvraignes. Cette fois j’y suis : prochain changement de direction dans 8 km, vent de face. C’est interminable mais je prends mon mal en patience. Je repense à ma journée et laisse mon esprit divaguer pour éviter de regarder les kilomètres défiler.
Simplification des décisions
Je passe le panneau et j’arrive enfin. Je connais tout par cœur : La porte d’entrée, le code de la porte et l’endroit exact où je dois aller (c’est une cours avec plusieurs logements). Je prends une douche et m’endors pour 3 heures comme convenu, il est 2 h 30. Je suis sur le rythme que je dois tenir sur la RAF 2500 km donc le temps de sommeil est plutôt confortable. Cette fluidité est le résultat de décisions prises bien avant le départ. Je n'ai plus rien à décider. Toute mon énergie peut être consacrée à récupérer.
Réveil 5 h 30, je me sens bien. Je bois un café et mange quelques pains au lait que j’avais pris dans ma musette puis je repars. Le soleil se lève il me reste 385 km, je suis confiant, j’ai la journée devant moi.

L’air est frais, il fait 5 degrés mais j’ai évité le plus froid de la nuit. Je me concentre sur mon effort et sur mon premier objectif de la journée : Le premier secteur pavé à l’est de Douai au kilomètre 750.

Après un arrêt à la boulangerie dans la matinée je suis sur le premier secteur, je me concentre au maximum et je suis focus sur les meilleures trajectoires pour éviter de trop subir les pavés. Je roule seul depuis un long moment. J’arrive dans le secteur le plus impressionnant de cette course : L’enfer du Nord ou la trouée d’Arenberg. A la télé ça a l’air facile mais en réalité c’est un chantier. Il y en a dans tous les sens. J’échange quelques mots à la fin de ce secteur avec Miles Republic. La plateforme pour notre inscription à cette épreuve, les gars font quelques interviews des coureurs et je leur fais part de
mes impressions : la journée est agréable et j’ai hâte de reprendre vent de dos pour la première fois en 800 km (la première nuit nous l’avions favorable mais trop peu intense pour le ressentir). Je roule quelques kilomètres avec un local, on discute de cette course et de nos activités sportives et professionnelles, ça fait du bien et c’est stimulant pour la suite. Dernier secteur franchi, je commençais vraiment à en avoir assez, surtout que des routes goudronnées passent souvent juste à côté, mais bon c’est la trace… Maintenant cap au sud !
Je m’arrête une dernière fois à la boulangerie, je profite un peu en prenant le temps de manger assis, ailleurs que sur mon vélo. Je ne rentrerai pas dans mon objectif de moins de 48 heures, le gars derrière moi est à plus de 20 km et celui devant à environ 50 km. Il me reste environ 200 km et il est 15 heures. Tête dans les prolongateurs et c’est parti pour une dernière danse à travers la Somme puis l’Oise, beaucoup plus vallonnée. J’ai un objectif en tête : Revoir le coucher du soleil et m’arrêter uniquement pour remplir mes bidons. Les kilomètres défilent et j’arrive bientôt dans l’Oise où des belles bosses m’attendent. Il est environ 21 heures lorsque j’arrive dans un village, je passe devant un bar et les gens me disent « bon courage !! ». Mais pourquoi « bon courage » ? J’ai compris plus tard que j’arrivais dans un mur de 100m à 15 %. Debout sur les pédales et obligé d’envoyer toutes mes forces dans ce passage (autrement je serai redescendu au bar). Je m’arrête 5 min pour m’habiller plus chaudement car j’estime rejoindre la base de vie vers 23 h. J’arrive dans la forêt de Senlis, j’ai hâte d’en finir, il me reste 20 km et je tente de focaliser mon attention sur les belles petites routes au milieu des forêts pour éviter de constater que les kilomètres ne défilent pas très vite ! Ca y est je reconnais la route, j’arrive au château de chantilly puis dans le dernier petit chemin qui nous amène à l’arrivée. Je passe la ligne. J’échange avec Arnaud Manzanini (fondateur de la course) et d’autres bénévoles : Beau parcours, varié, sur le papier assez facile mais plein de petites bosses casse-pattes.

Je suis super content de moi et ravi d’arriver encore lucide et avec de l’énergie même après cette belle et longue journée. J’avais pris le parti de gérer mon effort comme sur une course de 2500 km et je me sens prêt à continuer. J’allais chercher ici de la clarté dans un plan mieux préparé que les années précédentes. Je n’ai pas eu l’impression d’être en grande difficulté mentale sauf par fort vent de face vers Rouen, pendant quelques heures et lors des derniers secteurs pavés qui étaient selon moi un peu de trop. 3 ou 4 secteurs mythiques ok mais 6 ou 7 mon plaisir commençait à diminuer. Physiquement j’arrive avec presque aucune douleur, légèrement le corps endolori mais rien d’anormal après 1000 km. J’ai su faire les meilleurs choix même avec beaucoup de fatigue et des ajustements immédiats pour continuer à maîtriser ma course et cultiver un état d’esprit positif une grande partie de l’épreuve. Cette course m'a rappelé qu'une bonne préparation ne consiste pas à éliminer les difficultés. Elle consiste à devenir capable de prendre les bonnes décisions quand elles arrivent.
